A l’occasion de la présentation des vœux du Syndicat National de l’Edition (SNE), Vincent Montagne nous a donné l’occasion de brosser un rapide état des lieux de la situation du monde du livre (et de ses différents acteurs), mais aussi de faire un retour sans équivoque sur certaines des demandes évoquées au cours des Etats généraux du Livre qui se sont tenus il y a quelques mois, avec en point d’orgue le balayage de deux des mesures les plus attendues de la part de bon nombre d’auteurs : celle, d’une part, d’inscrire dans la loi le droit à « un taux de rémunération minimal de 10 % des auteurs » et de l’autre, que « soit envisagée une mesure législative de nature à garantir un meilleur partage de la valeur au sein de la chaîne du livre et une rémunération juste et équitable pour les auteurs ».
Une sortie qui, en pleine crise du #payetonauteur, est loin d’être passée inaperçue.

Revendications des auteurs VS réalités des maisons d’éditions

« C’est une fin de non-recevoir aux principales demandes des auteurs. On a l’impression de se retrouver face à un patronat qui refuserait toute discussion alors qu’on est en pleine crise pour les créateurs », regrette ainsi Denis Bajram, actuel président de la Ligue des auteurs professionnels.
Ainsi, le SNE, au travers de son directeur, a évoqué son opposition au fait de légiférer sur le taux de rémunération minimum des auteurs. Cela, explique-t-il, est « basé sur un camembert global, hors-sol, totalement inepte, de fausses répartitions des droits, qui ne tient compte ni des à-valoirs non récupérés ni des droits annexes » (voir à ce sujet mon article consacré à la Répartition réelle du prix de vente du livre ).

Si les revendications des auteurs apparaissent comme parfaitement légitimes (notamment face aux pourcentages parfois extrêmement faibles pratiqués dans certains secteurs de l’édition, qui sont parfois inférieurs à 5% de droits d’auteurs), elles se heurtent à des réalités qui compliquent considérablement toute volonté de légiférer à sens unique. Pour rappel, à fin 2019, 74% des maisons d’édition françaises sont en difficulté financière (Sources SNE 2019), soit les 3/4 des maisons françaises. Un chiffre tout simplement hallucinant, notamment par l’étonnant silence dont il est victime, a fortiori quand on le compare avec le nombre de librairies en difficultés qui n’est « que » de 53,8% (Sources Xerfi Risk pour le SLF 2018)  et qui occupent pourtant le devant de la scène médiatique face à leur antagoniste dantesque qu’est Amazon (les médias se passionnant pour les combats à la David contre Goliath).

Bien sûr, le but n’est en aucune manière de jeter la pierre aux auteurs, ils ne sont pas responsables des difficultés que rencontrent les acteurs de l’édition et il serait bien malvenu de balayer leurs revendications au seul motif que leurs revendications pour une rémunération minimum pour justifier du travail que représente la naissance d’un texte (ou d’une illustration) peut être dangereuse pour la survie de bien des maisons d’édition. Mais quand on prend en considération les difficultés financières de l’édition, l’idée de gréver davantage encore leurs propres résultats en augmentant la part auteur (qui viendra donc au détriment de la part éditeur déjà maigre) au travers d’une loi punitive est difficile à imaginer. Sauf à accepter l’idée qu’une part importante des éditeurs indépendants devra mécaniquement mettre la clé sous la porte… et les auteurs qui vont avec, puisqu’une énorme majorité d’entre eux ne retrouvera pas d’éditeur derrière (comme c’est le cas pour la quasi totalité des maisons qui ferment déjà, et elles sont nombreuses).

Pourtant, et c’est une vraie question de fond, une telle situation serait-il si dramatique (si on laisse de côté l’aspect humain) ? Les libraires et les éditeurs eux-mêmes (comme le public) se plaignent aujourd’hui d’une surproduction littéraire (la France publiant plus de 40.000 nouveautés par an (hors auto-édition) !). La disparition (ou le rachat) d’une partie des maisons d’édition pourrait potentiellement permettre une diminution sensible de la production littéraire et contribuerait à faciliter l’émergence d’auteurs mieux rémunérés. Théoriquement, bien entendu. Et seulement pour quelques-uns d’entre eux. Car même en diminuant de moitié le nombre d’ouvrages publiés, en augmentant à 10% minimum les droits des auteurs restants et en imaginant un doublement des ventes par titre (une telle situation étant purement utopique), le nombre d’auteurs touchant moins de 3000 euros par an restera sensiblement le même qu’aujourd’hui, l’écart existant entre les best-sellers et les ouvrages normaux ne pouvant pas se combler.

Mon Sentiment

A titre purement personnel et au regard de tout ce que nous venons de dire (et n’étant pas concerné, notre maison d’édition proposant déjà de base le pourcentage minimum demandé par les auteurs), je dois bien avouer que l’idée de devoir légiférer à ce niveau me pose un vrai problème idéologique. Cela sous-entend l’idée que l’éditeur aurait tout pouvoir et l’auteur aucun. C’est d’ailleurs ce que sous-entend Denis Bajram avec ses propos digne d’une lutte des classes qui semble revenir à la mode. Et de deux choses l’une : soit il se trompe, les auteurs ont le pouvoir de négocier eux-mêmes leurs droits, par exemple en faisant jouer plusieurs éditeurs qui sont intéressés par leur manuscrit, soit il a raison et cela signifie simplement qu’il n’y a qu’un seul éditeur en course, ce qui sous entendrait très certainement que soit il n’y a pas d’autre éditeur intéressé par le manuscrit en raison de la qualité, soit que le secteur touché par le manuscrit est une niche pas forcément rentable pour beaucoup d’éditeurs. Ce qui, pour revenir à ce qui a été dit précédemment, reviendrait, en légiférant, à condamner ces petites maisons d’édition et donc les rares espaces qui permettent à ce jour d’éditer bon nombre de manuscrits qui, sans l’existence de ces éditeurs, ne verraient tout simplement pas le jour. Dans un cas comme dans l’autre, légiférer ne me semble clairement pas être une solution idéale. Peut-être serait-il bon de garder en mémoire à ce niveau qu’il existe un grand nombre de métiers dans la chaîne du livre, que cela ne se limite pas qu’à l’auteur, l’éditeur, les libraires et diffuseurs. Il existe également des agents littéraires (pour négocier en cas de besoin), des conseillers littéraires (pour améliorer le texte et faciliter l’intérêt de maisons d’édition) etc. Cela vaudrait peut-être le coup de donner une mise en lumière de ces métiers qui se perdent (surtout les seconds) au prétexte que cela coute un peu d’argent de faire appel à eux.

Rappelons également deux éléments importants pour comprendre le fond du problème que vivent les maisons d’édition (et plus encore celles qui vivotent) : tout d’abord, ce sont elles qui avancent l’argent nécessaire à la publication (avance sur droits, correction, mise en page, publicité, impression etc.), et dans le contexte morose que nous venons d’évoquer, les forcer à augmenter le pourcentage de droits revient mécaniquement à augmenter le risque que représente une publication (car augmenter de 4 ou 5% les droits d’auteurs (je pense notamment au domaine de la BD qui est connu pour ses très faibles marges) revient à devoir augmenter de 15 à 20% le nombre de ventes pour pouvoir obtenir la même rentabilité éditeur, ce qui peut représenter une augmentation très difficile à atteindre pour de petites maisons). Autre élément, il existe une énorme disparité entre les « bénéfices » d’une maison d’édition et sa santé financière réelle, la majorité des bénéfices d’une petite maison étant du stock de livres, véritable immobilisation qui ne peut être recouvrée qu’en vendant, ce qui, quand on connaît le taux d’invendus et de pilon en France (voir article) n’a que peu de chances d’être le cas passés quelques mois de vie du livre.

Une situation complexe donc, sauf de vouloir ne privilégier l’existence que des monstres sacrés que sont les maisons d’édition du TOP10 (qui rachètent à tour de bras les éditeurs en difficulté) au détriment de tous les éditeurs indépendants.

Et Vincent Montagne de finir sur un petit mot à l’égard de la législation : « Quant à la normalisation excessive, l’histoire nous enseigne qu’elle a des conséquences dramatiques dans le domaine de la création et qu’elle conduira a minima à la disparition de nombreux auteurs et nombreuses maisons d’édition. Donc à l’appauvrissement de la création littéraire. Au détriment du lecteur. »