Il y a une dizaine de jours de cela, le Parisien a eu l’occasion d’écrire un article consacré à la chaîne du livre et au combat des auteurs pour faire reconnaître leur place essentielle au sein cette chaîne, un combat compréhensible et légitime. A cette occasion, nous avons eu le droit à un magnifique schéma censé informer le public sur la manière dont se répartissent soit-disant les revenus liés à la publication d’un livre, redéclenchant sur la toile ce sempiternel débat de la répartition injuste des droits, où l’auteur serait in fine l’acteur le moins rémunéré.

Si le combat des auteurs pour exiger une juste reconnaissance de la part de l’état (face à l’augmentation de l’imposition) et des éditeurs notamment pour être rémunéré pour leurs interventions en conférences & dédicaces semble parfaitement justifié sur le principe, il convient cependant de ne pas tomber dans la dérive populiste classique qui consiste à vouloir comparer ce qui n’est pas comparable en faisant des raccourcis des plus douteux. Et malheureusement, le Parisien a plongé en plein dedans.

Tout d’abord, disons-le tout de suite, ces chiffres n’ont rien de réalistes et sont loin, très loin, de ce que vivent au quotidien la majorité des acteurs de la chaîne du livre.

  • Tout d’abord,  le libraire gagne en moyenne plutôt dans les 34% et non dans les 36. Ces 2% de différence, cela paraît peu, mais ils sont souvent la marge manquante aux libraires pour simplement vivre. Certains éditeurs (et non des moindres) pratiquent à peine 30 à 31% de remise libraire.
  • Le distributeur quant à lui touche plutôt de l’ordre de 10 à 12%,
  • Le diffuseur (oublié ici alors qu’il est pourtant l’un des rouages essentiels de la chaîne pour que le livre soit présent en librairie) touche comme le distributeur de l’ordre de 10 à 12%,
  • L’imprimeur c’est de l’ordre de 10 à 12% (sauf sur les beaux livres qui peuvent valoir plus cher),
  • L’éditeur c’est de l’ordre de 15 à 20%
  • Et l’auteur c’est de l’ordre de 5 à 10% (avec une énorme disparité selon les secteurs, la littérature payant davantage que la bd par exemple).

Maintenant si ces chiffres peuvent continuer à choquer sans une explication convenable, il est bon de se rappeler que chaque intervenant ne fonctionne pas de la même manière, et que les pourcentages pris seuls ne veulent malheureusement rien dire.
Ainsi, si l’on regarde ce diagramme du Parisien, le libraire est celui qui semble gagner le plus. Pourtant, comment expliquer alors qu’autant de libraires mettent la clé sous la porte, n’ont pas les moyens de recruter voire pour nombre d’entre eux, n’arrivent même pas à se dégager un salaire ?
– Le libraire donne l’illusion de gagner le plus, mais c’est celui qui gagne le moins, parce qu’il ne suffit pas de gagner « un gros pourcentage », il faut aussi se souvenir qu’il ne peut vendre qu’une quantité limitée de livres, et qu’il est également celui qui subit proportionnellement le plus de charges globales à répartir sur ses ventes réelles. Même Guillaume Musso qui gagne pourtant des millions et vend des millions de livres, ne fait pas vivre un seul libraire à lui tout seul, parce qu’un libraire, selon son implantation géographique et la concurrence autour de lui, a des chances de n’en vendre qu’une poignée. Et reconnaissons-le, on ne vit pas avec une dizaine de livres vendus.
– L’éditeur gagne 15 à 20% en moyenne. C’est deux fois le pourcentage de l’auteur. Un pourcentage qui est souvent reproché parce qu’aux yeux de certains, il paraît disproportionné, comme si l’éditeur mettait directement ces 15 à 20% dans sa poche et se tournait les poches en se contentant de signer des contrats. Sauf que c’est oublier deux éléments majeurs : quand on parle d’éditeur, on parle d’une « maison d’édition », et de tout le travail qui l’accompagne, car c’est lui qui prend à sa charge toutes les dépenses liées à la sortie du livre : Avance sur droits payés à l’auteur au moment de la signature du contrat, graphiste pour la couverture, maquettiste pour la mise en page du livre, illustrateur s’il y a besoin pour illustrer, correcteur pour traquer les coquilles, spécialiste en relation presse pour espérer décrocher une parution dans un journal, agences de pub pour faire connaître le livre etc… et surtout, c’est lui qui avance l’argent pour l’impression d’un livre et pour tous ces frais cités précédemment qui sont fixes (leur montant n’est pas dépendant du nombre de livres vendus).
Comprenez par là que si le livre se vend correctement, il rembourse alors ses frais. S’il vend beaucoup de livres alors seulement il gagne de l’argent. Mais si le livre se vend mal (et c’est le cas pour 80% des livres en France) alors il perd littéralement de l’argent. Parce qu’avec 15 à 20% de marge, quand on imprime un livre à par exemple 2000 exemplaires, et qu’il ne se vend qu’à 500 exemplaires, comme c’est le cas en moyenne en France, ça représente une perte sèche de 1500 livres (qui ont été payés d’avance à l’imprimeur, et pour lesquels tous les frais ont déjà été engagés). Pour qu’une maison d’édition puisse simplement survivre, il faut en général quelques bons auteurs qui vendent beaucoup, et permettent de soutenir la production des nombreux titres qui se vendent peu voire pas du tout. Nous sommes bien loin de la sinécure vendue par le Parisien (ce qui explique certainement le nombre extrêmement important d’éditeurs français qui ne dégagent aucun bénéfice, et le nombre tout aussi grand qui mettent la clé sous la porte chaque années).
– L’imprimeur gagne quant à lui de 10 à 12% en moyenne en France. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui la plupart des productions se font en Chine où les prix sont souvent bien inférieurs.
Enfin gagne… le terme est trompeur. Il s’agit juste de son paiement. Parce qu’imprimer n’est pas quelque chose qui se fait simplement comme on imprime quelques feuilles à la maison sur son imprimante personnelle. Cela coûte tout d’abord une fortune en papier, en encre, et surtout en parc machines qui coûtent chacune des centaines de milliers voire des millions d’euros, mais aussi en façonnage et en manutention qui impliquent un grand nombre de salariés. Quand vous tenez un livre entre les mains, même un simple livre broché en noir et blanc, il est ainsi bon de se souvenir qu’il s’agit d’un travail considérable en amont, qui ont nécessité des investissements considérables et qui mettent des années et des années pour être simplement rentabilisés.
– Le diffuseur gagne de l’ordre de 10 à 12%. Un score toujours supérieur à ce que touche l’auteur, en apparence. Car c’est lui qui paye toute une équipe de commerciaux pour placer le livre au sein des librairies. Soyons clairs, même avec ce pourcentage, s’ils ne vendent pas des centaines de milliers de livres chaque mois, l’entreprise ne peut que faire faillite. C’est pour cette raison que l’on constate depuis plusieurs décennies une concentration vers quelques acteurs majeurs qui font des millions de CA. Mais ces acteurs dégagent rarement des gros bénéfices, sauf quand ils ont aussi derrière leur propre maison d’édition (apportant ainsi un soutien de visibilité à leurs ouvrages et gagnant ainsi sur plusieurs tableaux).
– Le distributeur stocke et expédie les livres. Si son métier semble être l’un des derniers rouages et de faible valeur ajoutée en comparaison des autres acteurs, il est bon de se rappeler qu’il lui faut malgré tout de gigantesques hangars pour stocker les dizaines de milliers de références (donc les millions de livres) appartenant aux centaines d’éditeurs qu’il distribue, ce qui coûte une fortune en logistique mais aussi en employés pour faire tourner la machine considérable que cela représente.
– L’auteur quant à lui est le dernier maillon, celui qui gagne le moins en terme de pourcentage. Il est pourtant à l’origine du livre, ce qui a exigé des centaines voire des milliers d’heure de travail pour en arriver là. Et pourtant, il gagne un pourcentage assez faible. C’est un fait, mais une fois que son manuscrit est terminé, il ne prend aucun risque et ne subit aucun frais. Son taux d’imposition est par ailleurs l’un des plus faibles qui soit au sein des impôts français. Toute la vie de son livre revient aux autres acteurs qui payent et prennent des risques pour continuer à tourner et essayer de lui donner une notoriété.


Est-ce que 5 à 10% est un pourcentage au final trop faible ? Pour être à la fois auteur et éditeur, ce chiffre ne me choque pas.
A mon sens, le problème n’est pas le pourcentage que touche chaque acteur puisque nous l’avons vu, au final une fois tous les frais de chacun des intermédiaires retirés, l’auteur est en réalité celui qui gagne le plus d’argent par exemplaire vendu. Le véritable problème est qu’aujourd’hui, face à la multitude de publications qui arrivent chaque année sur le marché et à l’érosion progressive du lectorat, il est rarissime qu’un auteur puisse vivre de sa plume. Et c’est d’ailleurs cela qui provoque une colère actuellement.
Si je peux comprendre cette colère, il s’agit d’un combat qui se trompe de cible et qui finalement pointe du doigt des acteurs qui subissent le même problème. Même en imaginant un système dans lequel les auteurs toucheraient 100% du prix du livre, 99% des auteurs ne pourraient pas vivre de leur plume ! Parce que pour en vivre, la seule et simple réalité est qu’il faut que cela se vende !
Quand un auto-entrepreneur ne parvient pas à vivre de son travail, il ne va pas hurler sur tous les toits que c’est pas normal. Cela signifie juste qu’il a choisi un créneau qui n’intéresse pas le public, ou que son produit n’est pas novateur, ou qu’il y a déjà une forte concurrence, ou qu’il ne se démarque pas suffisamment, ou qu’il ne se vend pas bien, ou simplement qu’il n’arrive pas à toucher son public etc.

Aussi désagréable que cela puisse être, l’auteur est un mini chef d’entreprise. Quand on écrit, nous n’avons jamais la certitude que cela va marcher, et chaque fois que l’on écrit nous prenons le risque que cela ne fonctionne pas. Si cela marche, c’est génial, mais la réussite d’une fois n’assure pas la réussite permanente non plus. Il n’y a pas d’automatisme. J’ai vendu un livre à plus de 25000 ex et un autre à 500! C’est le jeu !
Un certain nombre d’auteurs au cours des dix dernières années, considérant qu’ils étaient sous-payés par leurs éditeurs traditionnels, ont fait le choix de passer à l’auto-édition. Une poignée dans le lot est devenue riche,  notamment ceux possédant une communauté très soudée autour d’eux, et n’ont connu aucune difficulté (c’est le cas de pas mal de monde dans le secteur de la BD). Mais l’énorme majorité d’entre eux ont alors gagné beaucoup moins, et dans le meilleur des cas, l’équivalent ou, pour certains, juste un peu plus de ce qu’ils gagnaient en maison d’édition.
A ceci près que pour en arriver là, ils ont alors dû assumer eux-même l’intégralité du travail normalement dévolu à d’autres (vente, communication, impression etc.) au point que certains y ont perdu fut un temps beaucoup d’argent (en devant financer l’impression de livres). Et si Amazon a permis depuis quelques années de grandement faciliter l’auto-édition en évitant à l’auteur d’avoir à se soucier de l’impression, de la diffusion et de la distribution, il a également contribué à noyer un peu plus encore la visibilité du travail des auteurs, de façon générale, au détriment non seulement des auteurs auto-édités, mais aussi des auteurs édités traditionnellement.
Et de fil en aiguille, la majeure partie de ces auteurs qui ont vécu le choix de l’auto-édition ont fini par revenir vers les maisons d’édition réelles (à compte d’éditeur), confirmant ainsi qu’il est rare que les auteurs privilégient quelques euros de plus au détriment de leur qualité de vie.


La réalité qu’il faut donc retenir, c’est que si l’on retire toutes les charges de chaque intervenant de cette chaîne, l’auteur est, au réel, celui qui garde la plus grosse part, chaque intervenant gagnant en moyenne entre 2 et 3% net. Un score bien différent de celui présenté par le Parisien.

Cessons donc de jeter la pierre à tous ces intervenants, qui représentent des dizaines de milliers d’emplois en France, et qui, chacun dans leur coin, tentent de survivre dans des conditions de plus en plus complexes et difficiles. Dans toute chaîne, quand un maillon disparaît, c’est l’ensemble de l’écosystème qui menace alors de s’effondrer. Chaque acteur participe à la vie du livre, et la disparition de l’un de ces acteurs au profit des autres n’aura pas pour conséquence d’améliorer la vie des auteurs, mais bien au contraire, de déséquilibrer l’ensemble jusqu’à ce que toute cette chaîne finisse par disparaître.

Les Libraires, les Editeurs, les Diffuseurs, les Distributeurs, les Imprimeurs, les Maquettistes, les Correcteurs, les Graphistes etc. et bien sûr, les auteurs, tous ont leur rôle à jouer dans cette chaîne. Un rôle indispensable à la survie de tous.