Le projet de loi anti-gaspillage pour une économie circulaire est actuellement débattu dans les amphithéâtres de notre Parlement. Il a été présenté le 24 septembre dernier en première lecture, et a été adopté par le Sénat. Ce texte est le résultat d’un intense travail de concertation, avec les acteurs économiques, politiques et la société civile. Il comporte en outre quatre grandes orientations : la lutte contre le gaspillage, la mobilisation des industriels, l’information du citoyen et enfin la collecte des déchets. Sur ce sujet, le monde de l’édition est largement concerné. Avec une moyenne de 14,7 % des livres produits qui finissent au pilon (source : SNE), de grands progrès sont encore à accomplir pour minimiser l’impact environnemental du secteur.

Où en est le monde de l’édition quant au recyclage ?

Il est à souligner que le monde de l’édition a déjà pris sa part de responsabilité dans la lutte contre le gaspillage, et ce sans attendre une telle loi. En effet, si on estime à 29 800 tonnes le poids total des livres envoyés au pilon en France, la majeure partie de ces livres sont intégralement recyclés, notamment utilisés pour produire du papier destiné à l’imprimerie. Ainsi, le secteur de l’édition se trouve déjà de fait structuré et organisé pour faire face au gaspillage, même si son empreinte carbone générale est encore très loin d’être satisfaisante.

Voilà pourquoi les éditeurs sont globalement peu la cible du législateur dans le cadre des débats qui ont lieu autour de cette loi à l’Assemblée Nationale et au Sénat. Je suis néanmoins d’avis que le monde de l’édition ne peut se satisfaire de cette petite victoire et d’avoir su, par des mesures en amont, échapper aux foudres du législateur. Car ce recyclage efficace ne doit pas représenter l’arbre qui masque la forêt (c’est une blague d’éditeur). En effet, à un moment ou à un autre se posera forcément la question de la surproduction d’ouvrages, qui engendre elle-même une situation de surstocks et est la véritable source du problème.

En effet, le fait de pouvoir recycler justifie-t-il à lui seul la production matérielle d’un bien ? Je ne le crois pas, qu’il s’agisse d’un livre, d’une canette de soda ou de tout autre article consommable et qui termine dans nos poubelles. Car en effet, si recycler est une bonne chose, le recyclage comporte un coût en lui-même, qui est celui du fonctionnement des usines de retraitement. Eau, électricité, produits détergeant, et pire : transport jusqu’aux usines de traitement qui pour la plupart ne sont même pas en France !  De plus, le papier n’est pas recyclable à l’infini. Au bout d’un moment, le matériau s’abîme, se fatigue, et n’est plus réutilisable efficacement.

Plus grave, une étude réalisée par l’ONG internationale WWF a révélé une opacité certaine de la part des maisons d’éditions françaises autour de leurs politiques environnementales, en atteste le fait qu’aucune d’entre elles n’ait souhaité répondre aux questions de WWF. De fait, il en ressort une qualité du papier et des encres inconnue, un manque criant d’information et d’incitation au recyclage envers les lecteurs, ou encore des démarches quasi inexistantes en matière de sourcing responsable en papier et de lutte contre la déforestation. L’ONG dénonce également le fait que beaucoup de manuels scolaires soit purement et simplement jetés, sans aucune forme de recyclage et avec des coûts environnementaux conséquents.

Mettre fin au cycle de surproduction est dans l’intérêt de tous

Au final, si tant de livres finissent au pilon, à la poubelle ou vendus à des prix cassés (une solution qui plaît aux lecteurs mais dans laquelle la quasi totalité des acteurs de la chaîne du livre est perdante), c’est qu’il existe une réelle surproduction dans le monde de l’édition. Or, nous l’avons dit, cette surproduction comporte un coût environnemental élevé, en plus de pénaliser les auteurs. En effet, derrière les tirages massifs que promettent bon nombre d’éditeurs (quel que soit le secteur) se cache souvent le risque de surimpression, de méventes et donc de déstockage auprès de grandes enseignes, qui rachètent alors les ouvrages à quelques dizaines de centimes d’euros, revendant à prix cassé l’ouvrage, au détriment de l’auteur, de l’éditeur et du diffuseur qui ne touchent pas un centime sur ces ventes. Ainsi, si l’envie pour l’auteur de réaliser un maximum de tirages est compréhensible, la réalité est que cela est rarement dans son intérêt. Toute personne qui s’intéresse de près ou de loin au monde de l’édition aura eu des échos du débat qui existe actuellement autour de la rémunération des auteurs – souvent jugée indigne. Ainsi, je pense qu’il est probablement temps que tous – politiques, société civile, maisons d’édition et auteurs – nous nous mettions autour d’une table afin de discuter de ces enjeux et de tenter de trouver des solutions innovantes pour répondre à ces enjeux.

Il en va dans le monde de l’édition comme dans le reste de l’économie marchande : la pression qui existe sur les ressources mondiales et les défis écologiques de demain nous invitent à repenser nos modes de production et de consommation. Ainsi, dans un futur plus ou moins proche, il est probable que la quantité de livres qui circulera dans le monde diminue, mais qu’à l’inverse, la valeur intrinsèque accordée à cet objet de lecture augmente. Alors sans doute, le lecteur sera disposé à y mettre un peu plus de sa poche, au bénéfice de l’auteur, de l’éditeur et de nos forêts.