Il n’aura pas échappé à ceux qui suivent l’actualité économique que le président français Emmanuel Macron, à la veille du France Digital Day, a prononcé un discours depuis l’Elysée mardi 1er octobre sur un sujet qu’il affectionne particulièrement : les start-up. Durant la campagne présidentielle de 2016, il s’était ainsi fait le porte-voix de la « start-up nation », ce pays d’entrepreneurs des nouvelles technologies qu’il entendait incarner et valoriser. Ainsi mardi soir, le Président de la République a annoncé le déblocage de 5 milliards d’euros en faveur des start-up et des scale-up, via la mobilisation des investisseurs institutionnels. Mais est-ce vraiment là le principal levier de création d’emplois pour notre pays ?

Cinq milliards d’euros pour les start-up, sous quelle forme ?

Il se trouve que depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron mène un travail intense de lobbying auprès des principaux investisseurs institutionnels français afin qu’ils deviennent une véritable force d’investissement dans les start-up de notre pays. Ainsi, assureurs, bancassueurs, mutualistes et fonds de retraite ont été approchés, et ont fait la promesse de mettre sur la table 5 milliards d’euros pour aider au développement des start-up. Plus concrètement, deux milliards d’euros seront investis par ces acteurs dans des fonds de « capital-risque » spécialisés dans les opérations de late-stage, c’est-à-dire ces derniers tours de table à plus de 50 millions d’euros particulièrement importants pour qu’une start-up puisse atteindre une taille critique pérenne. Quant aux trois autres milliards, ils seront fléchés vers de l’investissement coté dans la tech, via des fonds gérés par des gestionnaires d’actifs ayant leur siège en France. Voilà donc l’arsenal déployé par l’Elysée pour soutenir le développement de ses bien-aimées start-up. L’objectif : que la French Tech soit génératrice à terme de 25 000 créations d’emplois. En soi, ce montant est loin d’être excessif, a fortiori quand on le compare avec les centaines de milliards déployés par les américains. Mais dans un contexte d’investissement frileux en France, c’est déjà une belle avancée.

Les PME-TPE, grandes oubliées des politiques économiques françaises ?

Pourtant, et c’est là le vrai but de mon propos, si ces cinq milliards d’euros mis sur la table réjouiront les économistes et autres commentateurs qui ne jurent que par les nouvelles technologies et le numérique, je m’interroge pour ma part sur la réelle pertinence de cet effort consenti exclusivement à destination des start-up. Derrière ce qui se voudrait être un grand projet d’innovation, j’y vois l’aveuglement historique de nos élites quant au fait que dans bien des territoires – loin des incubateurs branchés et des espaces de coworking à la mode – ce sont les TPE-PME qui font vivre le tissu économique local.
Quelques chiffres pour se rafraîchir la mémoire : les TPE/PME représentent en France plus de 99,5 % des entreprises (dont 96% sont des micro-entreprises) et réalisent 36 % du chiffre d’affaires total des entreprises. Elles emploient plus de 7 millions de salariés (soit 49% de l’emploi salarié) (sans compter les chefs d’entreprises qui ne sont pas comptabilisés) dans tout le pays et créent 44 % du total de la valeur ajoutée produite nationalement soit plus de 1300 milliards d’euros annuels (Source : DataLab 2017). Cela ne mérite-t-il pas un peu plus de considération de la part de nos dirigeants ? En l’occurrence, se focaliser sur les pépites de la French Tech revient à considérer la question de l’emploi par le petit bout de la lorgnette. Quand l’on attend 25 000 créations d’emploi dans le secteur de la tech, ce sont des centaines de milliers qui pourraient être créés dans les TPE-PME en actionnant quelques leviers (69,9% des PME ayant recruté au moins 1 nouvel employé au cours des 6 derniers mois (Source : DataLab 2017)).

Financer les TPE-PME pour les aider à se mettre à l’échelle

De fait, en matière de financement, si l’on fait abstraction des micro-entreprises qui n’ont pas forcément vocation à grandir, les TPE-PME rencontrent exactement les mêmes difficultés que les start-up. Quand elles veulent investir pour se développer, elles font face à des banques frileuses, quand bien même les taux d’intérêt sont historiquement bas. Elles aussi ont parfois du mal à se « mettre à l’échelle », à franchir un cap pour atteindre une taille critique qui leur permettrait d’accélérer leur développement, via l’export notamment. Alors pourquoi les gouvernements successifs ne daignent-ils pas mobiliser ces mêmes milliards pour nos PME ?
L’explication est potentiellement culturelle. En France, l’image de la PME n’est pas semblable à ce qu’elle est dans d’autres pays. En Allemagne par exemple, elles ont pignon sur rue, exportent fortement et constituent l’essentiel du tissu économique des territoires. Mais chez nous, ces « petites entreprises » souffrent trop souvent d’un mépris de nos élites, qui leur préfèrent les grands fleurons industriels cotés au CAC 40 ou, nouvel eldorado, ces start-up dont le but, régulièrement assumé, est bien souvent d’être revendu à de grosses entreprises internationales (souvent américaines) au bout de 5 ans d’existence. Quant aux TPE & PME, qui constituent le véritable maillage économique et salarial français, leur taille restreinte ne leur vaut pas d’être écoutées et semble tout juste bonne à servir de vache à lait. Dans un monde qui évolue à une vitesse vertigineuse, il est pourtant temps que de vrais moyens (économiques et politiques) soient affectés à nos TPE-PME, afin qu’elles puissent plus facilement tendre vers le statut d’ETI et devenir de véritables acteurs à leur tour sur la scène internationale.

Ainsi, même si je ne peux qu’applaudir le fait que l’Etat réussisse à faire sortir les investisseurs de leur frilosité, je pense qu’il serait salutaire de procéder de même ou, au moins, de flécher une partie de ces fonds mobilisés à destination de nos TPE-PME, qui sont le tissu économique de nos territoires et sa plus grande richesse. Plutôt que de les cantonner à un rôle ingrat et à un manque de reconnaissance criant, dans l’ombre des grands groupes qui captent l’essentiel des aides d’Etat, il est temps de leur donner les moyens d’investir, d’embaucher et de financer leur propre croissance.

Il y a absolument tout à gagner à cela : emploi & croissance n’en sont que quelques exemples…