Nous apprenions avant-hier par l’INSEE que le nombre de créations d’entreprises en France a augmenté de 17,9% en 2019, portant le total de créations pour la seule année 2019 à 815.257. Un chiffre tout simplement incroyable quand on se souvient qu’il n’était que de 515000 en 2015 ! De quoi permettre quelques sorties politiques (ou politiciennes) opportunes pour vanter les mérites de l’entreprenariat et de l’esprit d’entreprise qui anime la France !

Pourtant, derrière ce satisfecit général, la réalité est bien moins reluisante et est loin de traduire « l’espoir » ou même « l’esprit d’entreprendre » dont nos politiques, économistes et certains représentants syndicaux (dont on se doute qu’ils ne sont ni de FO ni de la CGT) se plaisent à chanter les louanges. Ainsi, si ce chiffre laisse rêveur, il est bon de l’analyser de plus près. Et de s’apercevoir que près de la moitié des créations totales sont le fruit de micro-entreprises, et un tiers supplémentaire d’entreprises individuelles. Des chiffres profondément inquiétants quand on sait ce qu’ils impliquent réellement.
A contrario, seules 218.000 entreprises sont au final de type sociétaire. Un chiffre qui pourrait être encourageant pour l’emploi s’il n’était pas constitué pour moitié de SCI (Sociétés Civiles Immobilières) qui représentent à elles seules plus de 110.000 créations sur l’année 2019, et qui n’ont pour vocation que de gérer le patrimoine immobilier et les investissements immobiliers des particuliers ou de certaines entreprises. Une solution de fiscalité donc, et pas d’esprit d’entreprendre (et rarement une source d’emploi, bien que le système soit un placement avantageux, rentable et sécurisé pour bon nombre d’investisseurs financiers).

Derrière ce succès affiché donc, une réalité : l’énorme majorité des immatriculations d’entreprises est le fruit d’un système qui ne cesse de croître au sein de nos sociétés modernes, celui de l’ubérisation du marché. Un phénomène qui permet parfois d’offrir une liberté décisionnelle importante à la personne (qui peut s’organiser comme elle le sent, travailler comme elle le souhaite,  aux horaires qu’elle souhaite et théoriquement au tarif qu’elle souhaite) au travers d’une économie de freelance qui plaît à certains intéressés (notamment dans les secteurs technologiques où la pénurie de travailleurs qualifiés leur permet de négocier leurs conditions), mais qui pour l’énorme majorité des cas, se fait essentiellement à l’avantage de sociétés qui s’épargnent des frais inutiles et au détriment des « uberpreneurs » qui se retrouvent dans des situations économiques et sociales précaires (pas de sécurité sociale efficace, pas de chômage, pas d’arrêt maladie ou d’accident du travail (pourtant courants), des horaires de travail considérables pour des revenus extrêmement faibles etc). Une situation ubuesque pour toutes ces personnes qui, derrière une activité en apparence entrepreneuriale, cache en réalité un salariat déguisé et terriblement précaire, avec les dérives quotidiennes et abusives que l’on connaît.

Ainsi, loin de démontrer l’essor de l’entreprenariat en France, ces statistiques démontrent la précarité grandissante du marché du travail. Gardons ainsi en mémoire quelques chiffres : sur l’ensemble des autoentreprises créées cette années et les années précédentes (soit près de 1,6 million à ce jour) et qui sont économiquement actives (c’est à dire que l’on ne compte pas celles qui font un CA de 0 voire un CA négatif (et qui représentent pourtant près de 40% de ce total)), le revenu mensuel (avant impositions et taxes) est de seulement 482 euros (Source Insee 2018), soit, en revenu lissé après paiement de toutes les charges existantes (car les autoentrepreneurs savent qu’elles sont plus nombreuses qu’il n’y paraît), environ 380 euros par mois. Un chiffre bien en dessous du seuil de pauvreté.

Mais tout va bien ! Après tout, la France vient de connaître sa plus forte année de créations d’entreprises !
Précarité quand tu nous tiens…