A une époque où se pose la question du statut de l’auteur, cette profonde interrogation souvent balayée d’un revers de la main revient en boucle auprès des principaux intéressés.

Auteur est-ce un véritable métier ?

La réponse est bien évidemment OUI ! Il est même navrant qu’une telle question puisse encore se poser, et si elle se pose encore, c’est très certainement la preuve la plus flagrante que les hommes politiques n’écrivent pas eux-mêmes les ouvrages sur lesquels ils apposent leur nom, sans quoi ils auraient depuis longtemps contribué à clore ce débat. Car malgré cet aspect artistique que l’on met souvent en avant (permettant de le reléguer au rang de « passion » et donc de l’associer à une supposée gratuité, à la manière de ce que certains font vis à vis de la musique ou du graphisme), l’origine du mot « travail », qui vient du latin Tripalium (un instrument de torture) trouve ici tout son sens, car si écrire est parfois libérateur, généralement passionnant et souvent enrichissant, il n’en demeure pas moins qu’il est encore plus souvent vécu comme une véritable torture (mentale), obligeant l’écrivain à remettre mille fois le métier sur l’ouvrage (littéralement) pour livrer le meilleur contenu possible qui viendra instruire ou divertir ses lecteurs.

Pourtant, il convient d’apporter quelques nuances à mes propos, sans démagogie aucune, afin de mieux comprendre pourquoi le métier d’auteur n’est décemment pas un métier classique et ne saurait s’y assimiler sans un risque réel pour l’avenir du monde du livre.

Quand nous parlons de métier, on aime généralement à faire des parallèles avec les statuts classiques que nous connaissons, comme celui d’employé par exemple. C’est, à entendre certains auteurs se plaindre de leurs manque de revenus pour le travail effectué, ce à quoi ils appellent et aspirent. Ayant moi-même été auteur, je ne peux que comprendre un tel sentiment et une telle demande si on la met en perspective de la somme de travail que représente l’écriture et le peaufinage d’un livre. Pourtant une telle logique est en décalage avec la réalité et un tel parallèle n’a absolument aucun sens dans un travail où la création intellectuelle ne peut s’encombrer des barrières limitantes d’un contexte salarial traditionnel.
Non, de mon point de vue et de ma propre expérience, s’il fallait rapprocher le métier d’auteur d’un autre métier, ce serait sans conteste celui de chef d’entreprise. D’une toute petite entreprise certes, unipersonnelle, mais chef d’entreprise quand même. Et le fait de passer par une maison d’édition ne change rien à ce constat.

Pour un (auto)entrepreneur, la survie ne dépend pas d’un salaire automatique qui tombe en fin de mois, mais bien du nombre de ses clients. S’il propose un produit en phase avec le marché, qu’il l’améliore sans cesse jusqu’à avoir un produit parfaitement adapté et différent de ses concurrents, qu’il se démène pour se faire connaître de ses clients potentiels, pour proposer des tarifs corrects, pour participer aux foires et salons pour donner de la visibilité à son produit (sans jamais avoir l’assurance des retombées de ces participations), alors seulement il a de fortes chances de finir par vendre ses produits et pouvoir en vivre. Mais si son produit n’est pas en phase avec le marché (soit parce qu’il est trop novateur, soit pas assez) ou s’il ne se donne pas les moyens de faire connaître son produit, rien ne sera vendu et rien ne tombera derrière dans sa poche. C’est tout aussi vrai s’il travaille dans le domaine du B2B et qu’il n’a qu’un seul client qui se charge de distribuer son produit en grande surface. Généralement, cela passe par un engagement du prestataire pour commander un minimum de produit qui ne pourront pas être retournés, une composante des contrats que l’auteur lui-même connaît sous le nom d’Avance sur droits. Mais la distribution d’un produit par un prestataire telle la grande surface n’assure ni la réussite du produit, ni la rentabilité pour l’entrepreneur qui doit généralement y aller de son temps pour faire connaître, sur les lieux de ventes eux-mêmes, ses produits, à grand coup de démonstrations. Auteur, Entrepreneur, même combat.

Un combat d’autant plus similaire qu’il ne représente qu’un intermédiaire restreint vis-à-vis du prix de vente final (sauf s’il se consacre lui-même à la gestion de tous les échelons, de l’écriture à la vente), ne touchant par conséquent qu’une part restreinte de ce prix de vente final, alors même qu’il est pourtant le créateur du produit. Une réalité partagée au quotidien par les auteurs. On ne compte plus les commentaires sur internet du genre « l’auteur est celui qui touche le moins pendant que les autres s’engraissent » (un commentaire plus souvent proclamé par le public que par les réels intéressés au demeurant).
La réalité est évidemment toute autre. Comme très souvent, l’erreur consiste à regarder une étape et à voir le prix final de vente, puis à se plaindre de la marge entre les deux. Je vous invite à la lecture d’un post que j’ai écrit il y a quelques semaines à ce sujet, suite à la publication par Le Parisien d’un article de presse sur la répartition des droits d’auteur. Comme nous l’expliquions, l’auteur est ainsi celui qui touche, de loin, la somme réelle la plus importante par exemplaire (ce détail a toute son importance) une fois les charges déduites, même si celle-ci semble ridiculement faible à l’origine. Pourtant, chaque acteur de cette chaîne a son rôle, un rôle essentiel qui permet à l’ensemble de la chaîne de s’équilibrer et de tenir. Si cette répartition des droits peut parfois s’affiner en négociant quelques pourcents par-ci par-là, il semble ainsi complexe de vouloir modifier radicalement la répartition sans risquer de faire mettre la clé sous la porte à un énorme nombre d’acteurs et à leurs milliers d’employés.

Cette réalité et les difficultés rencontrées par les auteurs oblige à poser un constat amer : pour l’énorme majorité des auteurs dont les ventes sont inférieures à 10.000 exemplaires par an (ce qui représente à vue de nez 95% des auteurs français), malgré ce revenu net par exemplaire plus important que pour les autres acteurs de la chaîne, il est impossible de songer à vivre pleinement de son métier d’écrivain.
Avec une moyenne des ventes françaises qui oscille aux alentours des 500 exemplaires vendus par titre (tous secteurs confondus) et une moyenne de parution par auteur qui se situe aux alentours d’un livre tous les 2 ans, les solutions pour changer la donne semblent relativement mince sans une refonte complète de la manière de réfléchir l’édition et la place de chacun des intermédiaires.

Un combat qui devra être mené conjointement avec chacun des acteurs de cette chaîne, mais aussi et surtout avec l’Etat.