Lorsque l’on interroge des passants dans la rue pour leur demander quel est, de leur point de vue, la finalité d’une entreprise, la réponse qui revient le plus souvent est de « faire de l’argent ». Selon ce schéma binaire, les entreprises du secteur privé s’opposent aux organisations publiques, dans ce sens qu’elles ont une finalité marchande, dont l’aboutissement est la pur et simple génération de profits. Cette vision, largement héritée du capitalisme anglo-saxon, place l’argent et l’actionnaire au centre de l’entreprise, au détriment des employés, devenus de simples marchandises que l’on remplace dès qu’elle ne convient plus ou n’est pas suffisamment « rentable » et productive. Ce système capitalistique semble rendre inconciliables les intérêts des salariés et ceux des actionnaires, quand bien même tous œuvrent au bon fonctionnement de l’entreprise. De plus, dans un contexte d’ubérisation croissante du marché du travail et de recours quasi-systématique à l’externalisation de certaines fonctions, cette marchandisation des travailleurs ne fait que se renforcer, contribuant à générer des situations de précarité difficiles. Ainsi, pour beaucoup d’entreprises, arbitrer entre le bien-être des employés et les principes de bonne gestion budgétaire généralement appliqués est une question qui ne se pose même pas.

Pourtant, une autre vision de l’entreprise semble possible et il est urgent de forger un nouveau consensus dans l’entreprise, qui permette de réconcilier employés, employeurs et actionnaires lorsqu’il y en a. L’opposition binaire typiquement marxiste consistant à opposer les travailleurs aux patrons semble devoir laisser la place à une relation plus harmonieuse, forme de gagnant-gagnant qui bénéficiera à toutes les composantes de l’entreprise. Cela passe évidemment avant toute chose par une prise de conscience collective et d’une union de tous autour d’un projet entrepreneurial partagé, qui place les travailleurs au centre de son fonctionnement. C’est également tout un système de valeurs qui est à repenser, ce qui réprésente nécessairement un immense défi quand l’on sait à quel point les vieux réflexes ont la vie dure. En la matière, les échelles de prestige, les relations hiérarchiques et les systèmes de reconnaissance doivent être réformés, en étant axés sur l’épanouissement du salarié sur (et potentiellement hors de) son lieu de travail. Cet épanouissement professionnel doit être reconnu comme le fondement de la productivité des employés, qui in fine bénéficie à l’entreprise. Ainsi, sans surprise, un salarié épanoui est un salarié plus productif, et vecteur d’un sentiment positif au sein de son équipe et de son organisation. Nous passons plus d’un tiers de notre vie à travailler, par conséquent il est nécessaire de prendre du plaisir à ce que nous faisons, ou au moins, d’avoir un sentiment d’utilité. Quoi de pire que tous ces bullshits jobs qui ne mènent leurs employés qu’à la dépression ?

Dès la création de l’Alliance Magique, j’ai milité pour l’investissement personnel et la reconnaissance des collaborateurs. Car certes, dans toute entreprise, qu’elle soit marchande ou de service, il existe une obligation morale à fournir un service ou un produit de qualité au client, qui répondre à un besoin positif et bénéfique des clients, mais cela ne peut se faire au détriment des équipes, qui constituent l’unité de base de l’entreprise. Lorsque les chiffres et les bilans financiers cessent de gouverner la politique en matières de ressources humaines, un cercle vertueux se crée. A l’heure où l’on a jamais autant parlé de burn-out, de bore-out ou encore de harcèlement au travail, on comprend toute l’importance de changer notre manière de fonctionner pour permettre à toutes les composantes de l’entreprise de s’y épanouir. Une vision résolument positive donc, qui est absolument nécessaire si l’entreprise veut rester en adéquation avec les aspirations d’une jeunesse exigeante.

En outre, l’importance de rendre possible la création de liens entre les salariés et les différentes équipes est un aspect fondamental de la remise de sens au centre du travail. En effet, l’entreprise ne peut se résumer à un agrégat d’individus égoïstes qui chercheraient à faire carrière les uns contre les autres. L’entreprise constitue une organisation complexe, faite d’innombrables relations humaines qui se tissent dans le temps entre ses différents membres. Ces rapports humains sont un véritable trésor dont il faut absolument prendre soin, dans la mesure où ils conditionnent la qualité de l’environnement dans lequel évoluent les salariés au quotidien. Ainsi, le travail de tout manager ou de tout chef d’entreprise devrait consister à prendre un soin d’orfèvre à la création de rapports humains vertueux entre les collaborateurs et non à faire s’opposer ses équipes dans un but productiviste purement court-termiste qui a pour seul effet de laisser sur le carreau bon nombre de collaborateurs et de créer un climat permanent de tension contre-productif.

Nulle entreprise ne peut exister sans ses employés, probablement serait-il bon de le rappeler plus fréquemment…